Catégories
Mon Journal

Etats Unis d’Afrique : Allo Ciel, Ici Terre…

Depuis la chute du mur de Berlin et la ruine des espoirs d’un socialisme planétaire, le champ panafricain est devenu un terreau fertile pour les intellectuels africains en mal d’idéologie. L’unité de l’Afrique est un thème récurrent, un mot d’ordre pour presque deux générations d’intellectuels Africains, un sésame magique qui, croit-on, ouvre grandes les portes de l’avenir. Les Etats Unis d’Afrique sont pour ainsi dire la nouvelle tarte à la crème des néo-panafricanistes. C’est un thème séduisant : plus de barrières entre les pays africains. Un seul drapeau, un seul hymne, un seul Etat. Le voeu de Nkrumah est exaucé. Les conflits interethniques, les immenses problèmes sociaux de l’Afrique se résoudraient pour maints pays dont certains n’ont même plus d’Etats.

 

Dans l’imaginaire ou l’inconscient collectif des penseurs et militants Panafricains, la balkanisation a été voulue par les colonisateurs, avec la complicité de certains hobereaux Africains plus soucieux d’asseoir leurs pouvoirs dans leurs territoires respectifs que de se fondre dans une Afrique supranationale aux contours politiques imprécis. La disparition de l’AOF, de l’AEF et de la Fédération du Nyassaland au Nord et au sud du Zambèze, a été ressentie comme une faute originelle, une blessure qui a pesé comme une ombre dans le décollage des Etats africains nouvellement indépendants.

 

L’Afrique est régulièrement traversée par des conflits récurrents, souvent d’une intensité meurtrière et aux origines diverses : tribales, ethniques, sociales et politiques. Cette instabilité sape tout effort de développement et se traduit souvent par des famines et des déplacements massifs de populations. Certains pays ont été et sont encore la proie de dictateurs sanguinaires qui ont mis en coupe réglée les ressources de leur Etat. La lutte violente pour le pouvoir est devenue, au-delà d’un enjeu suprême, une fin en soi. Et quand on le conquiert, généralement par un coup d’Etat ou par le biais d’élections truquées, on s’y accroche, on essaie de s’y maintenir le plus longtemps possible avec famille, clan et tribu. Les dirigeants Africains, avec une énergie surprenante et destructrice, reproduisent jusqu’à la caricature les clichés racistes dont les colonisateurs affublaient l’Afrique. Des séries de clichés meurtriers qui ont traversé le siècle : nègre barbare, jouisseur, roitelet, nègre tyrannique, irrationnel etc.

 

Tout se passe alors comme si, des tragédies du passé africain, nos dirigeants n’ont tiré aucune leçon prospective. Ce, en dehors bien sûr, d’une explication policière de l’histoire. Aucune leçon ne semble avoir été tirée des échecs successifs, des plans morts nés de Lagos et du NEPAD. Ce dernier pourtant, apparaissait comme le plan massif qui sortirait le continent du cauchemar du sous-développement. Et on nous parle des Etats-Unis d’Afrique. Qu’importe ! Il semble que les néo panafricanistes aient trouvé un nouveau terrain de bataille. Entre souverainistes et gradualistes, l’Union Africaine patauge. Le cas de l’actuel Président de la nouvelle autorité Africaine est symptomatique du piétinement de cette union africaine. Jean Ping est issu du Gabongo. Là bas, au pays des habitants qui manquent de tout, les richesses sont pompées par l’ex puissance coloniale, de connivence avec une famille présidentielle qui s’est accaparée 20 à 30 % des richesses. Le Gabon, ayant longtemps proclamé urbi et orbi son attachement à sa souveraineté nationale, est pourtant la caricature même de l’Etat néocoloniale. Que se passe-t-il alors dans cette Afrique aux immenses potentialités, assaillie de tous côtés par des défis de grande ampleur : le poids de la dette, une démographie galopante malgré un taux de mortalité élevé, une faible croissance économique dans l’ensemble, l’absence d’un tissu industriel et agricole vraiment productif ?

 

L’optimiste Cheikh Tidiane Gadio, ministre des affaires étrangères du Sénégal, reprenant les thèses de son mentor, le Président Abdoulaye Wade, propose de dépasser le cycle répétitif de l’analyse de l’intégration, de celle de ses faiblesses et de ses points forts. Il fustige les souverainetés d’Etats, soutenant que leurs budgets sont parfois inférieurs à celui d’une université américaine. Il croit trouver la solution de l’Union dans les modèles Hamiltonien, Jeffersonien ou Madisonien qui ont présidé à la construction des Etats Unis d’Amérique. Nulle part n’est décrite la construction économique, sociale et politique de ces Etats-Unis d’Afrique. A ses yeux, l’unité politique permettrait une intégration économique plus poussée alors que tout le monde sait aujourd’hui que les pôles d’intégration régionale comme la CEDEAO, la CEMAC, ou le SADC n’ont pas relevé d’un iota le niveau de vie de l’homme africain.

 

Le thème des Etats Unis d’Afrique ne doit pas seulement être forgé dans un cabinet, dans des sessions de ministres, des colloques ou des réunions annuelles de chefs d’Etats. Il doit être vécu par les peuples et ne consiste pas en une création à priori. Il est plutôt une théorie de la pratique dans toutes ses dimensions. Une doctrine comme celle de la Renaissance repose sur des motivations immédiates qui font que l’homme, autant par ses sentiments, par l’orientation de son esprit que par son comportement, contribue à chaque instant à l’effort de construction des Etats Unis d’Afrique. L’Union européenne dont il semble, qu’elle est le modèle sur lequel s’est plaquée l’Union africaine, est le fruit d’un long processus qui remonte à la nuit des temps. Elle plonge ses racines dans le chaudron du moyen âge chrétien, dans les interminables guerres européennes, en passant par la communauté économique du charbon et de l’acier jusqu’au traité de Rome ; sans compter les immenses progrès matériels, industriels, économiques, politiques et sociaux accomplis au cours des révolutions prodigieuses. La construction du pays continent qu’est la Chine ne fut pas une promenade de santé. L’ex maoïste Gadio connaît le processus qui a conduit la Chine du système des concessions à la Révolution de 1949.

 

Les Etats Unis d’Afrique doivent ouvrir un vaste chantier politique, social, économique et scientifique pour l’émergence d’une Afrique neuve. Une Afrique qui se traduit par le désenclavement des économies nationales, par la création de véritables marchés régionaux, par la décentralisation des Etats. Ce qui, à moyen et long terme, provoqueraient une véritable révolution des transports qui fut le prélude à l’ère industrielle dans l’Europe des XVIIIème et XIXème siècles.

 

En Afrique, on a cru que pour conjurer les démons séparatistes et les irrédentismes, il fallait construire des Etats forts et autoritaires. C’est vrai qu’un vaste ensemble économique et politique africain, où les régions seraient dotées de larges pouvoirs économiques et d’une véritable politique de décentralisation, aurait pour conséquence de diluer les particularismes, les antagonismes ethniques et religieux. Mais cela suppose les préalables précités, c’est à dire l’émergence d’une nouvelle frontière, non pas territoriale mais faite d’esprit d’imagination et pourquoi pas de génie.

 

Pierre Hamet BA

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *